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Les musées ne sont rien sans leurs histoires - Histoires de musées et de la muséologie

Les musées ne sont rien sans leurs histoires

Les échanges entre les œuvres et leurs histoires font partie du quotidien des mondes de l’art. Selon une formule que rapporte la sociologue Raymonde Moulin dans son histoire du marché de l’art parisien des années 1960, un marchand peut affirmer « donner le tableau et vendre l’histoire ». De même, les musées ne sont rien sans leurs histoires. Ce sont elles qui justifient leurs ouvertures, dans le cadre d’un grand récit : qu’il s’agisse d’un « roman national », d’histoires de familles, de la légende dorée d’un artiste ou d’un lieu de mémoire, pareils récits légitiment le parcours de leurs salles, en forme de retour aux sources ou de déroulement d’un progrès. Ce sont ces histoires encore qui garantissent, plus prosaïquement, l’authenticité de leurs collections, comme autant de sources ou de vérifications de leur expertise. Ce sont ces histoires enfin qui alimentent  la jouissance des visiteurs, entre émotions intimes et valeurs communes, au cours de conversations partagées, d’échanges, de lectures et qui nourrissent les souvenirs éventuellement couchés par écrit. Ces récits variés disent des attachements, des convictions, mais aussi des rationalisations savantes et des pratiques politiques.  C’est à en cerner les qualités et les principes qu’on s’emploiera à travers des études de cas et des perspectives de méthode.

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Programme

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Les thèmes qui seront développés :

 

Une curiosité savante

L’histoire des collections, notamment de la provenance des fonds et de leurs circulations, comme celle de leurs traitements dans divers établissements, s’écrivent depuis une génération de manière renouvelée, et dans une perspective souvent critique. Elles s’inscrivent  au sein des études muséales et dans la littérature patrimoniale, mais encore dans une approche plus générale d’histoire culturelle et sociale de l’art, ou des sciences humaines. Ce sont le plus souvent des histoires écrites de l’extérieur du musée, par des chercheurs indépendants, ou bien par des personnels de musées, mais à la marge de leur travail professionnel, même s’il arrive que le musée se fasse le commanditaire direct de son historiographie. D’autant que le musée cultive désormais volontiers la mémoire de ses expositions fermées ou détruites, dans un but d’expertise, parfois, mais aussi de mémoire. Enfin la création de centres de recherche par les musées eux mêmes sur leur propre histoire est la preuve d’un souci nouveau de leurs patrimoines muséographiques, comme de leur maîtrise du discours savant à leur propos.

Une archéologie du mémorable

Les musées aujourd’hui – davantage qu’hier ? -  élaborent ou reprennent à leur compte des histoires dans leurs expositions temporaires ou à propos de leurs collections permanentes, afin de remplir différents objectifs. Il s’agit parfois de produire des histoires garantes de la mission de l’institution, de ses valeurs, de ses réussites, en exaltant tel moment, tel personnage de fondateur ou de mécène. C’est le but notamment du propos commémoratif. Par ailleurs, les réaménagements de musées, qui entraînent souvent des fermetures et des déménagements, ont été, de par le monde, à l’origine de maintes histoires documentaires ou d’inventaires, nostalgiques, monumentaux, de musées disparus, fermés ou ruinés, ou encore mis entre parenthèses, prétextes à des archéologies plus ou moins inspirées. Dans certains cas, l’histoire du musée est donnée directement à voir dans la physionomie nouvelle du musée, qui devient un palimpseste, ainsi dans l’Ile des Musées à Berlin.

Une intrigue à exposer

Le modèle de la vie d’artiste est particulièrement évident dans les musées monographiques consacrés à tel ou tel artiste, qui font appel à des matériaux biographiques de manière récurrente. Le musée de récit de vie est une autre catégorie d’établissement qui repose directement sur l’autobiographie mise en scène, du plus tragique – Anne Frank – jusqu’aux évocations proprement nostalgiques, ou fondées sur le ressort de la célébrité – si frappant dans le tournant biographique de nombre de manifestations récentes qui touchent tous les types de musées, de la mode à l’archéologie. De nombreux musées d’ethnologie, d’histoire, ou encore d’art  proposent communément des histoires de vies, d’objets, de dispositifs, tantôt fictives, tantôt authentiques, qui jouent le rôle d’adjuvants de la communication de ces institutions,  dans un dessein pragmatique. La présentation de porte-parole de différentes communautés dans les expositions est un ressort devenu banal, et même les présentations les plus conventionnelles telles les period-rooms font appel aux récits de vies. Les expositions qui présentaient les Fables de La Fontaine, ou bien Les liaisons dangereuses au sein de period-rooms subverties par l’artiste en sont des cas remarquables.

Un outil de communication 

Les musées font volontiers appel aux visiteurs eux-mêmes et à leurs propres histoires personnelles devant les objets présentés. Convoquer les mémoires des visiteurs, les récits de familles, les souvenirs de diasporas, alimente le propos de nombre d’établissements. Les réseaux sociaux jouent depuis quelques années un rôle grandissant, qui paraissent convoquer autant de confessions plus ou moins spontanées, de récits de jouissances plus ou moins avérées. Les préférences individuelles de célébrités pour tel ou tel objet de musée deviennent des outils de communication institutionnelle tandis qu’apparaissent des campagnes de publicité qui affirment qu’on est chez soi dans le musée de sa nation, comme dans le cas du musée d’Ottawa. Le musée semble entrer dans le roman familial. Ainsi se bâtit  le storytelling des musées.

Le temps de la révélation du patrimoine  

Le monde des musées est prompt à susciter débats et polémiques depuis ses origines. La charge symbolique de l’institution, souvent considérable, appelle l’échange et l’engagement dans l’espace critique. Eminemment politiques, les décisions d’ouvrir ou de réformer des établissements, sont des moments de grande tension, mais les choix d’expositions temporaires, les aménagements ou les appels au collectif en matière de collectionnement, sont autant d’occasions de voir émerger des mouvements d’émotion générale. Enfin, le cas des contestations de propriété, des demandes restitutions a accompagné l’actualité des établissements depuis quelques décennies, donnant lieu à l’émergence d’histoires de vies propriétaires multiples, opposées, entremêlées, qui ont convoqué autant d’acteurs plus ou moins décisifs. L’histoire mise en scène par le musée répond ici à une logique du progrès de la conscience patrimoniale, censée mettre un terme peu à peu aux aberrations ou aux crimes du passé, et satisfaire à une logique d’émancipation et d’appropriation légitime.

Par tous ses aspects semble se revendiquer un droit à l’histoire du visiteur.

Dominique Poulot, titulaire de la Chaire d'études de la France contemporaine, Université de Montréal

 


Emplacement : Le 31 mai : Musée Pointe-à-Callières, 350 Place Royale - le 1er juin : Musée des Beaux-Arts de Montréal, rue Sherbrooke