Chaire CERI-CÉRIUM

Avec le soutien du Ministère des relations internationales et de la Francophonie (MRIF)

 

TRANSFORMATIONS CONTEMPORAINES DU POLICING

Gilles Favarel-Garrigues – SciencesPo Paris, chercheur CNRS au CERI
Samuel Tanner – École de criminologie, Université de Montréal, chercheur au CÉRIUM


Objectifs et perspectives scientifiques de recherche

Dans le cadre des activités de la Chaire CERI-CÉRIUM en études internationales, nous souhaitons développer un programme de recherche et de formation des étudiants aux cycles supérieurs axé sur les transformations contemporaines du policing, c’est-à-dire de l’ensemble des pratiques visant à maintenir l’ordre et à lutter contre la déviance. Ces pratiques impliquent des acteurs publics ou privés, étant entendu que cette distinction est souvent brouillée par des statuts hybrides. Elles peuvent être menées dans la légalité ou hors de tout cadre juridique, au sein d’une institution ou « par le bas ». Si les pratiques de surveillance et de coercition conservent leur dimension physique, elles sont désormais également éprouvées dans l’espace numérique, ce qui constitue l’une des transformations fondamentales auxquelles elles sont actuellement confrontées.

Dans le souci de transmettre des savoirs fondamentaux sur les questions de policing, de constituer un lieu d’échange autour d’enquêtes empiriques en cours et de créer un réseau transnational de jeunes spécialistes, trois thématiques seront développées. En lien direct avec les  recherches en cours des deux co-titulaires, elles ouvrent des perspectives de collaboration scientifique qui se développeront au fur et à mesure de l’avancement des travaux. Les principaux enjeux portent sur la coproduction du policing, les pratiques de vigilantisme et d’auto-justice, et enfin l’usage des nouvelles technologies et leurs impacts en matière de sécurité.

La coproduction du policing

La « pluralisation » ou la « multilatéralisation » des institutions en charge de la lutte contre la criminalité et du maintien de l’ordre constitue l’une des principales évolutions des missions de police dans le monde contemporain. Ces dernières sont partiellement déléguées à des acteurs qui sont soit des prestataires privés, soit des citoyens désireux de s’engager dans le maintien de l’ordre. Sujette à des débats académiques visant à la qualifier (« pluralisation », « assemblage », « gouvernance nodale », etc.), la coproduction du policing concerne l’ensemble des missions de police. Dans le domaine de la sécurité publique, la police au niveau local s’appuie fréquemment sur des dispositifs tels que « neighbourhood watches » ou « voisins vigilants ». Diverses formes de police communautaire peuvent être ici envisagées, sachant que le tissu social local, notamment le monde de l’entreprise, peut plus ou moins activement contribuer au financement de cette mission. Dans le domaine de la lutte contre la délinquance, les acteurs privés impliqués sont aujourd’hui pléthoriques, qu’il s’agisse d’entreprises spécialisées dans les prestations de sécurité ou de départements de gestion des risques au sein des firmes censées collaborer avec la police dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou le blanchiment. Enfin, en ce qui concerne la « police de souveraineté » chère à Dominique Monjardet , la répression des opposants politiques ou des leaders syndicaux peut s’appuyer sur des escadrons de la mort ou des « polices parallèles », souvent immergées dans le milieu criminel. Une attention particulière est accordée aux reconfigurations de la lutte contre les grandes menaces, non seulement le terrorisme, mais aussi l’extrémisme violent. L’évolution des usages du droit (en particulier dans les démocraties occidentales), ainsi que des pratiques de surveillance et de production de renseignement dans le contexte postérieur aux révélations d’Édouard Snowden en 2013, fait également l’objet d’une grande attention. En quoi ces révélations mettent-elles en évidence des pratiques contemporaines de surveillance de masse au nom de la lutte contre le terrorisme ? En quoi les dispositifs de surveillance élaborés pour lutter contre le terrorisme sont-ils employés à d’autres fins, dont notamment l’analyse des habitudes de consommation des utilisateurs du web, par des acteurs commerciaux ? En quoi les citoyens contribuent-ils à la surveillance et à la répression gouvernementale, par exemple lorsqu’ils aident la police à identifier les auteurs d’un attentat ?

Le vigilantisme

Le vigilantisme constitue le mode d’action de citoyens qui s’érigent en justiciers autoproclamés afin de se substituer à des autorités perçues comme indifférentes ou impuissantes, voire même comme responsables du développement du crime et d’autres problèmes sociaux. Il renvoie ainsi à une forme de volontariat conduisant des citoyens à exercer des missions de police. Dans ces conditions, conformément aux travaux de Les Johnston , l’ordre s’entend de deux façons distinctes. Une première réfère à l’ordre social, où la coercition s’exerce contre toute personne dont l’action dévie de la norme. Dans ce cas, le vigilante entend faire respecter une loi existante, insuffisamment mise en œuvre à ses yeux. Cette forme de vigilantisme renvoie alors au contrôle social. Le cas classique des Minutemen aux États-Unis, qui se chargent de repousser les migrants illégaux à la frontière avec le Mexique, et en collaboration plus ou moins conflictuelle avec les autorités, en constitue un exemple. Plus proche de ce que Les Johnston nomme « contrôle sociétal », une seconde variante renvoie quant à elle à la surveillance et la répression des personnes, dont les attributs ne correspondent pas à une norme ethnique, communautaire, religieuse, nationale ou culturelle dans une société donnée. Citons les pratiques et répertoires d’action de groupes de droite radicale, ou d’extrême-droite, tel que le Ku Klux Klan. Par ailleurs, le vigilantisme nécessite de s’appréhender tant dans sa dimension physique que numérique. Si la coercition physique caractérise généralement le premier cas, la coercition numérique, quant à elle, consiste à conférer une visibilité non désirée à des cibles – alors arme d’humiliation massive – et qui deviennent vulnérables au harcèlement de la communauté du web.

Les technologies en sécurité

Enfin, un dernier axe de recherche et de formation portera sur les technologies du policing et de la surveillance. Reposant sur le concept d’instrumentation, la technologie est envisagée comme «un dispositif à la fois technique et social qui organise des rapports sociaux spécifiques entre la puissance publique et ses destinataires en fonction des représentations et des significations dont il est porteur» . Dès lors, et tout en s’écartant d’une vision déterministe, dite de la «boîte noire»,  qui envisage les technologies strictement du point de vue de leur efficience, nous optons, au contraire, pour leur appréhension sous l’angle de leur espace de formulation, du contexte de leur appropriation, ainsi que du point de vue de leurs impacts sociaux. Nous nous intéressons en particulier aux enjeux de gouvernance algorithmique et de policing / sécurité par les données, abordant ainsi la question du Big Data et de la sécurité. L’impact du numérique en matière de sécurité, de la surveillance et de la coercition retiendra aussi notre attention, tout comme la question de la police prédictive et, enfin, de l’adoption de caméras portables par les organisations policières. À l’ère de l’exposition croissante de la vie privée sur les réseaux sociaux, nous nous intéressons également à la surveillance latérale, ou sociale, c’est-à-dire aux pratiques de surveillance mutuelle des utilisateurs du web, par le bas, et en dehors de toute contrainte institutionnelle ou commerciale, et aux impacts parfois contraignants pour les cibles que ces pratiques peuvent causer (par exemple le cyber-harcèlement).


Texte suite

Description de l’équipe de co-titulaires

Co-titulaires

Gilles Favarel-Garrigues a travaillé sur les partenariats publics-privés dans le domaine de la lutte antiblanchiment et contre le financement du terrorisme, dont il a tiré de nombreuses publications, en français et en anglais. Son terrain de prédilection est la Russie, mais il a également mené une recherche en France, avec Thierry Godefroy et Pierre Lascoumes, sur la mise en œuvre dans les banques de la lutte contre l’ « argent sale ».  Depuis 2015, il travaille sur la contribution des citoyens à la lutte contre la déviance et au maintien de l’ordre en Russie. Il suit à ce titre plusieurs groupes de justiciers autoproclamés . La réflexion sur le vigilantisme s’appuie par ailleurs sur un travail comparatif mené au sein d’un groupe de recherche du CERI (le Groupe de recherche et d’analyse du vigilantisme) piloté avec Laurent Fourchard et Laurent Gayer, et qui a abouti à la publication d’un dossier dans la revue Politix (n° 115, 2015).

Après avoir travaillé sur la violence de masse, puis sur la participation des organisations de police civile aux opérations internationales de paix, Samuel Tanner mène depuis 4 ans un programme de recherche sur l’extrême-droite au Canada, qu’il envisage sous l’angle de vigilants autoproclamés gardiens d’un ordre ethnique, religieux, national. Adoptant une approche des mouvements sociaux, ses travaux s’intéressent particulièrement aux répertoires d’action de ces groupes populistes de droite et abordent autant la dimension physique que numérique de leurs activités. Par ailleurs, il travaille également sur l’impact des technologies de sécurité et sur le déploiement des caméras portables sur les policiers. Enfin, il enseigne les mouvements sociaux, la police transnationale et anime deux séminaires dont un sur les relations entre médias, communication et sécurité et l’autre sur l’impact des technologies en sécurité.

Coordonnatrices de la Chaire

Rosalie Chevrette est étudiante au doctorat à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et travaille sous la direction de Samuel Tanner. Sa recherche porte sur les mouvements anti-immigration au Canada à travers une perspective de mouvements sociaux.

Sophie Russo est étudiante au doctorat à SciencesPo Paris, sous la direction de Gilles Favarel-Garrigues, et travaille sur les mobilisations sécuritaires et les transformations du maintien de l’ordre à Karachi en interrogeant les rapports entre les concepts de citoyens et policiers.

Activités et formation des étudiants

Les principales activités dans le cadre de la Chaires CÉRI-CÉRIUM en études internationales se déclinent en trois types d’opérations.

La première consiste en une série de huit séminaires de recherche et de formation de 3 heures, en visioconférence avec les étudiants en France et au Québec (2 par semestre sur une durée de 2 ans). Chacune des thématiques présentées ci-dessus dans le programme et les perspectives scientifiques fera l’objet de deux ou trois séminaires organisés autour de lectures dirigées et de présentation des travaux des étudiants. Pour chacun des séminaires, il est prévu d’inviter un ou deux conférenciers dont les travaux portent sur la thématique étudiée. Le premier séminaire a eu lieu le 22 février et à porté sur la vigilantisme numérique accompagné de la présence de Daniel Trottier de l’Université de Rotterdam, aux Pays-Bas, et ses étudiants de doctorat qui tous, ont présenté leurs travaux en cours. 
   
La seconde opération consiste en l’organisation de deux écoles d’été, en 2018 et en 2019. À titre indicatif, la première se tiendra à Paris, du 3 au 7 septembre 2018, dans les locaux du CÉRI, et la seconde est prévue à Montréal, en 2019, dans les locaux du CÉRIUM. Elles auront pour objectif de réunir jeunes chercheurs et experts qui présenteront alors leurs travaux respectifs et participeront aux discussions axées sur les travaux des étudiants.
   
Enfin, les co-titulaires présenteront et participeront à une série de conférences durant leur mandat en lien aux enjeux traités par la Chaire CERI-CÉRIUM.