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Comment la radicalisation est devenue une affaire de famille : une généalogie critique des politiques européennes de prévention (2001–2025)

Cahier du CÉRIUM no 38, 2026-09

 

Cahier du CÉRIUM no 38, 2026-09

Amani Braa est docteure en sociologie de l’Université de Montréal (mention exceptionnelle), chargée de recherche sur l’Europe au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), chargée de cours au Département de criminologie de l’Université de Montréal et chercheuse postdoctorale à l’Institut pour la prévention des conflits et de l’extrémisme violent (IPCEV) de l’Université Saint-Paul.

Résumé

Vingt ans après l’émergence des premières politiques de prévention de la radicalisation en Europe, une question demeure étonnamment peu posée : qu’ont concrètement produit ces dispositifs ? Alors que d’importantes ressources politiques, institutionnelles et scientifiques ont été mobilisées pour comprendre, prévenir et anticiper la radicalisation et le terrorisme, les effets de cette gouvernementalité préventive ont rarement été examinés dans une perspective historique et critique.

Issu de dix années de recherches sur les politiques de prévention de la radicalisation et leurs effets sociaux, ce Cahier propose une généalogie des principaux déplacements qui ont marqué ce champ depuis le début des années 2000. Il montre comment l’attention institutionnelle s’est progressivement déplacée du terrorisme vers la radicalisation, de la radicalisation vers les individus, puis des individus vers leurs environnements sociaux et familiaux. L’analyse met en évidence un paradoxe central : à mesure que les difficultés à définir la radicalisation, à identifier des profils types ou à prédire les trajectoires se sont accrues, les responsabilités associées à sa prévention ont été progressivement transférées vers les proches.

Le Cahier soutient ainsi que l’un des principaux effets de vingt années de prévention a été la familialisation de la radicalisation et du terrorisme islamique. Il montre également que cette familialisation repose sur une distribution profondément asymétrique des responsabilités préventives, concentrées en pratique sur les mères musulmanes. À travers la notion de maternalisation de la radicalisation, il invite à repenser les transformations contemporaines des rapports entre sécurité, famille et gouvernement des populations.

Abstract

Twenty years after the emergence of the first counter-radicalization policies in Europe, one question remains surprisingly underexplored: what have these policies actually produced? While considerable political, institutional, and scientific resources have been invested in understanding, preventing, and anticipating radicalization, the broader effects of this preventive governmentality have rarely been examined from a historical and critical perspective.

Drawing on ten years of research on counter-radicalization policies and their social effects, this paper offers a genealogy of the major transformations that have shaped the field since the early 2000s. It traces how institutional attention progressively shifted from terrorism to radicalization, from radicalization to individuals, and from individuals to their social and family environments. The analysis highlights a central paradox: as efforts to define radicalization, identify stable profiles, and predict pathways into violence repeatedly failed to produce consensus, responsibility for prevention was increasingly transferred to those assumed to be closest to the risk itself.

The paper argues that one of the main outcomes of twenty years of preventive governmentality has been the familialization of radicalization and Islamist terrorism. It further shows that this process relies on a deeply unequal distribution of preventive responsibilities, concentrated in practice on Muslim mothers. Through the concept of the maternalization of radicalization, the paper invites a reconsideration of contemporary transformations in the relationships between security, family, and the governance of populations.

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